Un chef de madrasa au Pakistan me rapportait l’histoire suivante au terme d’une discussion que nous avions eue pendant deux semaines sur les rapports entre l’islam et la pensée contemporaine : 

 

Un chef de madrasa au Pakistan me rapportait l’histoire suivante au terme d’une discussion que nous avions eue pendant deux semaines sur les rapports entre l’islam et la pensée contemporaine : « Une jeune femme du village fut prise à deux heures du matin en train de parler sur son téléphone portable avec un jeune homme d’un autre village auquel elle portait intérêt. Les anciens de la tribu y virent une violation du code d’honneur ; elle devait donc mourir, ainsi que sa mère et sa sœur ; la mère du garçon périrait aussi et le garçon perdrait le nez et les oreilles. D’ordinaire, je n’avais rien à redire, le code d’honneur s’applique tout le temps. Mais suite à nos entretiens sur les droits de l’homme, je me suis senti poussé à retourner et faire face sur la base de notre religion. »

Tout en disant craindre pour sa sécurité, il est reparti rencontrer les anciens, et leur a montré qu’aucune disposition dans le Coran n’interdit aux femmes de parler aux hommes. Il a brandi les passages qui poussent à résoudre pacifiquement les litiges et la situation s’est décantée sans dommage pour personne. C’était un cas d’école où les valeurs supérieures de la religion font pièce au tribalisme, dans un contexte où les musulmans eux-mêmes peinent à voir où finit l’un et où commence l’autre.

Ayant pris part aux petits déjeuners de prière nationaux à Washington, j’avais vu comment des laïques spirituellement motivés, à partir de leur foi religieuse personnelle, arrivent à atténuer les frictions entre les gens – jusqu’à suspendre des guerres sans qu’on puisse dire qui a été le plus sage dans l’affaire. Je me suis dit : si on pouvait recueillir tous ces faits dans un livre, il pourrait faire sensation auprès des décideurs politiques et des diplomates, et le gouvernement pourrait peut-être s’en inspirer.

Alors que la place de numéro deux du centre d’Études Stratégiques Internationales m’était promise, j’ai voulu m’attacher au rôle bénéfique que les facteurs spirituels ou religieux pouvaient jouer pour prévenir ou résoudre les conflits tout en facilitant les avancées sociales sur une base de réconciliation et de justice.

Une fois que votre discours mêle politique et religion, ça devient très vite très compliqué. La tâche étant bien au-dessus de mes forces, j’ai recruté beaucoup de gens de neuf disciplines différentes – ce qui se fait de mieux au monde.

Avec la chute du mur de Berlin en 1989, on a eu une éclosion des conflits ethniques. Tout à coup, on a pu s’apercevoir que la réconciliation religieuse, menée en parallèle avec la diplomatie officielle ou officieuse, se prêtait mieux au traitement des conflits identitaires que la diplomatie officielle.

Des dirigeants musulmans et chrétiens en pourparlers au Soudan

Nous avons été invités au Soudan pour voir si quelque chose pouvait se faire par rapport à la guerre civile qui déchire depuis longtemps le Nord musulman et le Sud chrétien et animiste. Le Soudan pullulait d’ONG actives, mais toutes regroupées au Sud et traitant les symptômes du problème.

Nous avons décidé de nous rendre au Nord et d’agir sur la cause plutôt que sur les symptômes. Notre idée en y allant était d’établir des liens de confiance avec le régime islamique du Nord. Forts de cet avantage, nous voulions les inspirer à faire des pas vers la paix, qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Au bout de dix-huit mois environ, il y a eu un grand tournant en novembre 2000 : nous avons alors pu réunir 30 dignitaires religieux et des intellectuels. Ces derniers sont importants, car l’islam est décentralisé et l’imam de n’importe quelle mosquée a un impact très limité. Les intellectuels émettent des idées nouvelles et ont une influence plus large. Ce sont eux qui font bouger les choses.

Dix dignitaires chrétiens éminents, dix dignitaires musulmans éminents et dix figures internationales représentant les deux religions se sont retrouvés pendant quatre jours pour aborder les aspects religieux du conflit. Le plus ardu était de faire participer les chrétiens. On s’était payé leur tête pendant si longtemps qu’ils étaient sans illusions. Ils se disaient que rien de bon n’allait en sortir. Je leur ai dit : « Vous n’avez guère le choix. Vous êtes chrétiens, c’est vous les artisans de paix. »

À la fin de la première journée, les responsables chrétiens vinrent à moi avec des sourires sur leurs visages : « Vous savez, c’est la première fois qu’on se fait entendre. » Au bout du troisième jour, des musulmans soudanais haut-placés firent valoir qu’il fallait traiter les problèmes soulevés ; la plupart en entendaient parler pour la première fois. On a fini par avoir une vraie percée dans la communication. Il en est sorti un consensus de dix-sept recommandations. Un homme d’État aguerri et un diplomate musulman ont dit qu’ils n’avaient jamais vu auparavant des Nordistes et des Sudistes se réunir et parler cœur à cœur.

Nous n’étions pas là pour renverser le régime. Nous n’étions pas là pour abolir la charia, la loi islamique traditionnelle. Nous étions là pour répondre à une question très simple : « Quelles mesures doit prendre un gouvernement islamique pour adoucir le statut de citoyens de seconde zone dans lequel sont relégués les non-musulmans dans un contexte de charia ? »

À quoi tint le succès de cette réunion ? Je dirais que la diplomatie spirituelle s’y exerça pleinement. On commençait chaque matin par la lecture du Coran et de la Bible. Chaque jour, à l’hôtel, un petit déjeuner de prière réunissait les dignitaires religieux locaux et les personnalités internationales. Nous avions amené une équipe de prière de Californie afin de prier et jeûner pendant ces quatre jours pour la réussite de ces délibérations, avec en nombre égal des pentecôtistes soudanais.

Comme on pouvait s’y attendre, les chefs religieux s’en donnaient à cœur joie pour lâcher leurs rancœurs, mais tout cela sur un ton cordial. Alors que la réunion avait démarré dans un silence glacial, à la fin des travaux les deux communautés firent assaut de propos plaisants et joyeux.

Une des recommandations fut de former un conseil interreligieux. Il fallut encore deux ans pour y arriver et mettre de l’huile dans les rouages. Mais au bout de quelques mois, plusieurs points pratiques étaient résolus grâce à ce conseil, dont la liste frappait les esprits et dépassait de loin tout ce que les Églises avaient réussi à faire par elles-mêmes en quinze ans. Le conseil réunit mensuellement les principaux chefs religieux des deux communautés ; on met à plat les problèmes et on les résout.

Cet organisme indépendant s’est formé dans le contexte d’une dictature islamique. Du côté musulman, le chef avait été une épine constante pour le gouvernement mais cette figure s’imposait aux deux communautés par sa haute autorité morale.

Si l’on met à part le Darfour, problème interne aux musulmans, le gouvernement a tenu parole, édifiant de nouvelles églises et restituant les biens d’Église qui avaient jadis été confisqués.

Autre ingrédient de la diplomatie spirituelle : chercher l’occasion idoine pour placer une citation judicieuse du Coran ; qu’aurait fait le prophète Mohammed dans cette situation, qu’en penserait Jésus ? Je ne connais pas un musulman qui ne s’ouvre pas quand vous partez sur de telles bases, tant les manigances purement profanes mettent mal à l’aise, voire irritent la plupart d’entre eux.

Les musulmans dialoguent avec les décideurs politiques américains

Nous avons travaillé avec la communauté musulmane américaine et le gouvernement des États-Unis afin de voir si nous ne pouvions pas travailler ensemble pour le bien commun.

Nous avons commencé par parrainer deux conférences où nous avons réuni 30 dirigeants musulmans américains et 30 agents de la sécurité du gouvernement ainsi que des habitués de la politique étrangère. Il s’agissait de miser sur les leviers d’influence étendus dont dispose la communauté musulmane américaine auprès des autres communautés outre-mer, dont certaines dans des lieux très stratégiques.

Ensuite, nous commençons à fournir à la politique étrangère américaine un éclairage musulman. La communauté musulmane américaine a probablement une liberté de pensée plus grande que n’importe laquelle de ses homologues dans le monde ; et au quotidien, elle lance des passerelles entre la modernité et la pratique contemporaine de l’islam. Au fil de ces réunions, où les musulmans expriment librement leurs préoccupations, en sachant qu’ils seront écoutés, les portes commencent à s’ouvrir au Département d’État, à la Défense, à la Sécurité intérieure et à la Justice.

Les principes islamiques appliqués aux traditions tribales au Pakistan

Je rendais compte de notre travail au Cachemire auprès du directeur exécutif d’un institut d’études politiques à Islamabad, au Pakistan. Il a dit : « Comment pourrait-on s’associer pour que vous nous aidiez à réformer les madrasas ? » Comme son institut s’implique depuis plus de vingt ans dans ces écoles islamiques, menant des recherches variées, il pouvait réunir des chefs de madrasas et des administrateurs de toutes les cinq communautés religieuses qui parrainent ces écoles. Nous les avons donc réunis pour quinze jours de débats sur l’islam et la pensée contemporaine.

Malgré des arrière-pensées, on était bien d’accord : une réforme s’imposait. Toutes les tentatives gouvernementales de réforme avaient été rejetées, soupçonnées d’aboutir à une sécularisation de leur curriculum. Mais le premier séminaire a montré une demande naturelle pour aller plus loin. Ils ont bien pris les choses en main.

Douglas M. Johnston a publié Faith-Based Diplomacy: Trumping Realpolitik (Quand la diplomatie s’appuie sur la foi : mettre en pièces la Realpolitik).

 

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