Admiral Jean DufourcqChacun voit bien que dans l’Occident prospère et à sa périphérie, les États sont en règle les uns avec les autres ; ils ne se menacent plus de guerres, de batailles ou de représailles militaires plus ou moins massives. Mais la fin de la guerre n’a pas été la paix.

Admiral Jean DufourcqDe la guerre et de la paix au XXIe siècle

Allocution de Monsieur l’Amiral Jean DUFOURCQ

Rédacteur en chef de la revue Défense nationale,

directeur d’études à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, France

 

Chacun voit bien que dans l’Occident prospère et à sa périphérie, les États sont en règle les uns avec les autres ; ils ne se menacent plus de guerres, de batailles ou de représailles militaires plus ou moins massives. Mais la fin de la guerre n’a pas été la paix.

Car chacun expérimente dans son quotidien que les sociétés dont ces États ont la charge ne sont pas en sécurité, hors d’atteintes de toutes ces formes collectives d’agression, de violences et de des- truction que seule la guerre véhiculait jusqu’ici. La disparition des guerres n’a pas supprimé les insécurités et les précarités.

Chacun voit que les puissances qui garantissaient la paix et la sécurité internationale ne savent plus faire face à leurs hautes responsabilités, que les crises se sont multipliées et qu’on assiste dans bien des zones en développement au retour de la force déchaînée. Ce n’est plus la guerre mais ce n’est pas la paix, ni même la perspective de paix.

Partant de ce constat, il serait tentant de chercher à enfermer la guerre et la paix dans une nouvelle boîte, de l’estampiller XXIe  siècle, d’en redéfinir l’axiomatique et d’en établir le mode d’emploi. Mais cet effort est vain tant la guerre a pris prend aujourd’hui des formes multiples et son champ s’est distendu jusqu’à en périmer parfois le caractère militaire.

1.      C’est qu’en effet la planète des hommes s’est remplie à un point encore jamais atteint puisqu’elle compte trois fois plus d’hommes qu’au début de la grande guerre qui a labouré il y a près d’un siè- cle le sol de France. Et des frictions très démultipliées existent entre ces sept milliards hommes, notamment pour l’accès à l’énergie et aux matières premières du fait du spectre de la pénurie.

2.      C’est aussi que la société des hommes s’est tant diversifiée que coexistent aujourd’hui de multiples espaces et tempos de conflictualité qui dépassent les différentes strates guerrières qu’un pays com- me la France avait connues depuis un millénaire.

Là est la limite évidente de tout effort de réflexion pour caractériser le « phénomène guerre » des temps actuels. La guerre est plus que jamais un phénomène nomade.

Des éléments saillants émergent pourtant aujourd’hui qui nous permettent d’établir sinon une nouvel- le grammaire de la guerre et de la paix, au moins leurs grandes tendances et leurs évolutions probables.

Beaucoup pensent en effet que l’intermède historique que nous vivons depuis la fin de la guerre froide en Europe nous a fait sortir d’un cycle stratégique particulier commencé il y a plusieurs siècles : celui de l’État comme acteur, de la guerre comme moyen, de la paix comme enjeu. Un ordre qui avait été marqué par des guerres majeures, décisives, les  guerres nationales, les guerres d’empires, les guerres de confrontation idéologique et les ordres qu’ils supposaient. Beaucoup observent en effet avec le général Beaufre que « la grande guerre et la vraie paix » seraient mortes ensemble comme il l’affirmait à l’École militaire, il y a 55 ans.

Pour tenter d’y voir plus clair, je vous propose de me suivre dans la réflexion dialectique suivante en 4 points :

La guerre au sens classique, interétatique, du terme semble avoir aujourd’hui déserté le champ decompétition des pays avancés. Elle ne reste à l’état endémique que dans les espaces encore insuffi- samment structurés, comme en Afrique. Elle apparaît là-bas comme un résidu, un héritage, un re- tard par rapport à une modernité plus lente à s’établir qu’ailleurs, notamment en Europe. De fait, la guerre entre militaires réguliers est entrée dans une phase de péremption dans le monde occidental. Mise hors la loi, elle devient progressivement hors-jeu, inutilisable comme ultima ratio pour trancher des litiges, assurer une domination ou conquérir des richesses.

Guerre impossible, paix improbable. Ce sera mon premier point.

Dans le même temps, les crises se sont multipliées. Des conflits de plus en plus nombreux et de plus en plus durs éclatent à l’intérieur des populations. Ce ne sont pas des guerres conventionnelles mais  le  plus  souvent  plutôt  des  guerres  civiles,  des  crises  à  base  ethno-religieuse  ou  socio- économique. Nous y sommes engagés pour défendre nos intérêts, faire respecter nos valeurs et assumer nos responsabilités internationales. Nous menons alors des combats asymétriques, en géné- ral contre des irréguliers, dans des coalitions pour tenter de préserver un certain état d’organisation du monde conforme aux principes et modalités arrêtés il y a plus de 65 ans avec la charte des Na- tions unies.

Des combats sans guerres. Voilà mon deuxième point.

Puis, point suivant, la conflictualité du monde s’est aussi déplacée sur d’autres espaces, des espaces de compétition et de prédation plus libres, moins encadrés et pour des affrontements tout aussi réels et décisifs, mais non militaires, qui mettent aux abois bien des sociétés modernes. On assiste de ce fait aussi à une sorte de démilitarisation de la guerre. Il ne s’agit pas de la disparition des anta- gonismes mais de leur installation brutale et décisive dans tous les secteurs où l’État est insuffisant ou impotent et la communauté internationale impuissante. Aujourd’hui la guerre financière fait ra- ge. Elle engage notre avenir et fera des victimes, des victimes économiques.

Des guerres sans combats.

Comme quatrième et dernier point, au vu de cette réflexion sur une guerre qui est désormais sortie de son champ habituel, je voudrais évoquer les conditions d’une sécurité durable, ébauche d’une paix possible. Voilà les pistes que je vais esquisser maintenant rapidement.

Pour conclure : Regard prospectif sur une paix démilitarisée, un bon voisinage durable et sécurisé entre hommes de bonne volonté qui auront surmonté leurs peurs et accepté leurs différences. La paix ne sera plus alors le résultat de la guerre, le fruit de l’action de force des militaires mais bien autre chose, une nouvelle forme de culture préventive qui s’attache à mettre l’homme en accord avec l’homme. Et là aussi les militaires auront, avec d’autres, un rôle à jouer, un rôle d’entrepreneurs de paix.

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