Comme nous avons un temps limité, je vais moins parler du travail de diagnostic que nous avons fait au sein de la Délégation au Territoire de notre Sénat et plus aborder les propositions et les pistes de travail sur cette question de la prévention de la radicalisation vue du point de vue des mairies et des territoires.
En un mot, pour éviter trop d’idées reçues : nous avons souvent affaire à des individus qui ne sont pas psychologiquement dérangés, mais tout à fait conscients de leurs actes. Ils entrent dans ce processus sans forcément être écrasés par des problèmes sociaux ou personnels. Bien sûr, cela arrive, mais réduire ce processus simplement à des faiblesses personnelles serait une explication trop simple. Je voudrais préciser deux choses qui sont dans le débat français, mais ce n’est pas seulement des questions françaises.

La première est la question de la laïcité, vous savez c’est un mot dont je ne suis pas certain comment le traduire car, en France, c’est un cadre qui permet le respect de toutes les croyances ou non-croyances, de toutes les religions, mais la laïcité ne représente pas un idéal en soi, à elle seule, car sinon vous prenez le risque d’une forme d’excès de laïcité ou laïcisme ou encore, dans un langage plus imagé, laïcat, c’est-à-dire tout réduire à cette démarche presque dans l’excès de rejet des croyances et des religions. Nous avons ce risque en France alors que notre jeunesse aspire à un idéal, y compris dans le domaine spirituel. Donc, nous devons savoir faire la part des choses, c’est une difficulté française.

L’autre aspect, c’est ce que l’on appelle communément le communautarisme, c’est vrai dans tous les pays, c’est le repli sur la communauté avec tous les excès que cela peut favoriser, le repli sur soi. Mais, parfois, chez nous, on en déduit que la communauté, ce n’est pas bien. Or, la communauté c’est très bien : beaucoup d’engagements sont beaucoup plus forts, plus efficaces lorsqu’ils se font dans le cadre de la communauté qui est aussi le respect de chacun. Donc, sachons faire la part des choses et j’en finirai là pour le diagnostic.

Les propositions vues du point de vue des mairies et territoires sont venues après avoir constaté quelles étaient les bonnes pratiques, les bonnes expériences car actuellement aucune loi ne stipule que l’on doive s’engager sur ces sujets car c’est l’affaire de l’état, une affaire de sécurité, etc… or c’est aussi une affaire d’éducation, de contact avec les familles. Nous sommes venus à Bruxelles, avons rencontré les maires de Vilvorde et de Molenbeek. De Vilvorde, à un moment donné, sont partis des dizaines et centaines de djihadistes. Là nous avons rencontré un maire, un homme de terrain, éducateur spécialisé de profession, entouré de jeunes universitaires, diplômés, chercheurs, pour aborder la dimension concrète, pratique, et la dimension de réflexion sur ce qu’il se passait. J’ai beaucoup aimé cette approche à la fois très terrain et très réfléchie. En une phrase : depuis la prise de conscience qu’ils avaient vraiment un problème, l’essentiel de leur travail est d’aller au contact maison par maison, appartement par appartement, afin de rencontrer les familles avant l’apparition des problèmes. Il y a eu une baisse spectaculaire. Je ne parlerai pas de Molenbeek où le problème reste à résoudre.

Les recettes locales face à la radicalisation dépendent de la structure des états, fédéraux ou centralisés, mais les territoires doivent être partenaires. J’ai été maire pendant 20 ans d’une ville alsacienne, Mulhouse, et ai été un des pionniers des politiques de prévention de la délinquance et de partenariat entre l’état et les communes sur la sécurité. Commencer cela a été difficile car ce n’était pas dans notre culture et, au fil des années, des actions de prévention et de sécurité ont été coproduites. Et donc, je sais que c’est possible et cela crée, entre le niveau local et les représentants de l’état : la police, la gendarmerie, l’école, les juges, un climat de confiance qui, ensuite, se transmet de génération en génération. Et je me suis dit : au fond, la prévention de la radicalisation représente une question plus complexe, sensible. On sait déjà travailler ensemble sur les questions classiques de délinquance, il devrait être possible de mettre en place des dispositifs dans lesquels les autorités locales puissent jouer un rôle en matière de radicalisation. Par exemple, à Sarcelles où vivent de multiples communautés : juive, chrétienne, musulmane une politique d’information, de sensibilisation, de formation des personnels en contact avec les citoyens, les jeunes de prévention de la radicalisation, de lutte contre la déscolarisation, contre le basculement dans des écoles privées, confessionnelles sans aucun contrôle qui sont des écoles quasi coraniques, salafistes.

Dans d’autres endroits, notamment dans un endroit de Bourgogne, Chalon sur Saône, la mairie a formé une cellule de signalement des agents municipaux pour détecter, dès le début tous les signaux faibles qu’ils peuvent rencontrer. Dans ma région, à Colmar, les chefs de cour, au parquet : le procureur et les juges ont mis en place un dispositif concernant les personnes qui ne sont pas forcément condamnées, mais sont dans des procédures judiciaires directement ou non, en attendant une peine, avec des associations sociales très contrôlées, d’entrer dans un processus de déradicalisation pris au début. On a vu aussi des initiatives envers les enfants qui reviennent du djihad. La présence adulte sur le terrain au niveau éducatif, social, associatif, doit être renforcée, préparée et adaptée à ces questions. Des territoires entiers n’ont plus aucune structure pour la jeunesse, à part la structuration salafiste communautariste.

Je vais rencontrer la ministre de la justice en début d’année car il y a, je crois, une volonté d’améliorer notre système pénitentiaire sur ce sujet. Nous avons pris du retard, pour le rattraper autant démarrer sur une bonne base. En tant que personne ayant rempli des responsabilités locales, nationales à différents niveaux, je pense que nous devons privilégier aujourd’hui la philosophie d’une démocratie substantielle qui encourage les convictions, le débat sur les valeurs, l’envie de s’engager, l’idéal qui est proposé et pas simplement une démocratie procédurale qui se contente de parler institution, contrôle ou cadre. C’est essentiel, mais insuffisant. Nous avons la capacité, c’est en cela que se juge la valeur d’une société, de surmonter ce mal. Mais il y a encore beaucoup à faire.

 

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