Point de vue de la FPU - 24 octobre 2011

Soyons dignes - Seconde partie

Point de vue de la FPU - 24 octobre 2011

Soyons dignes


Seconde
partie - Pour une théorie globale de la dignité humaine

Hessel participa à la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1948, dont le préambule évoque la « dignité inhérente » des êtres humains. Puis l’article 1er dit que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Paul Ricœur précise : « quelque chose est dû à l’être humain du fait qu’il est humain » ; on évite de dire en quoi  et pourquoi il le serait, comment il manifeste sa dignité, et de quoi il doit être digne.

Ce travail d’explication faisant défaut, beaucoup se spécialisent pour défendre des dignités partielles, ou corriger des indignités de fait, celles qui touchent les handicapés, les femmes, les immigrés. On aboutit par ailleurs à des contradictions insolubles entre tenants de la dignité humaine qui ne comprennent pas du tout les mêmes choses ; érigeant la liberté d’expression en principe sacré de la dignité humaine, certains discours justifient le blasphème, l’atteinte aux sentiments religieux, voire des représentations dégradantes de l’être humain, ou l’utilisation du corps humain à des fins commerciales et publicitaires.

Face à cette confusion, une théorie globale de la dignité humaine s’impose. Adam Schulman identifie quatre sources historiques de l’idée de dignité :

  1. la source romaine avec la dignitas, entendue comme honneur ;
  2. la source biblique de l’« homme créé à l’image de Dieu » ;
  3. la source kantienne avec l’éclairage sur la liberté ;
  4. la source humaniste de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen.

Nous proposons une vision globale et unifiée de ces quatre pôles, tout en ajoutant que la dignité globale

  • englobe l’esprit et le corps
  • concerne l’homme et de la femme, plus précisément le couple
  • est individuelle et collective.
  • équilibre les besoins satisfaits et les devoirs remplis.

L’évolution de l’idée de dignité

Commençons par l’étymologie. Le latin dignitas vient de l’adjectif decnus, qui a donné décent. Decnus, c’est ce qui convient à l’homme, et sied à son essence. La dignité touche au propre de l’homme.

De quoi sommes-nous dignes ? Rome donne une réponse surtout sociale : être citoyen élève à la dignité. Celle-ci désigne à la fois un poste prestigieux et les vertus nécessaires pour exercer, voire personnifier la fonction.

Aujourd’hui, on parle de dignitaires pour évoquer des personnages importants et officiels. Une stimulation universelle pousse d’ailleurs tous les êtres humains à s’élever à certaines dignités académiques, politiques, religieuses, culturelles. Une société qui verrouille l’accès à l’élite vit dans l’indignité. Voilà pour le volet social de la dignité.

Dans l’âge métaphysique, la pensée chrétienne, chercha le pourquoi de la dignité. Chaque personne est créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, au sommet de la hiérarchie des créatures. La dignité humaine est essentiellement sainteté, présence du divin en soi. Elle requiert une vie de foi. Cette dignité par le haut situe la grandeur de l’être humain en dehors de lui.

Le troisième temps de l’histoire de la dignité humaine la ramène à plus d’immanence. Premier à exalter la grandeur de la liberté, Pic de la Mirandole fait dire à Dieu: « Si nous ne t'avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c'est afin que la place, l'aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les ais et les possèdes selon ton vœu. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois: toi, c'est ton jugement qui te permettra de définir ta nature. »

Le propre de la dignité humaine, c’est l’immanence d’une liberté souveraine. Reprenant ce point, Kant précise que la liberté n’est pas arbitraire. Agissant en mon nom propre, j’agis aussi au nom de l’humanité entière. Kant ajoutera que la dignité consiste à traiter toujours autrui comme fin et non simplement comme moyen.

Et cela est le fondement principal de la dignité proclamée par la Déclaration de 1948. La dignité a été présentée comme un droit naturel inaliénable commun à tous. Cela revient à dire que l’image divine gravée en l’être humain est aussi une nature de l’être humain.

Esquisse d’une théorie globale de la dignité

La dignité humaine caractérise la valeur de l’être humain qui accomplit le but de l’existence. Chaque être humain a une valeur potentielle qui se concrétise en réalisant les grands buts de la vie. Trois critères déterminent la dignité d’une personne vraie, qui a accompli le but de l’existence. Ils découlent de  la triple valeur  de l’être humain : sa valeur divine, sa valeur universelle, sa valeur unique

L’être humain tient de Dieu sa valeur divine. Il est le partenaire de l’amour de Dieu, donnant au Créateur la joie suprême. Transcendante, cette valeur suppose un dépassement de l’être humain. Mais elle est aussi immanente, inhérente à notre nature. Ce caractère divin fait de chaque être humain une personne, un moi devant le Toi absolu, distinct de toutes les créatures.

Ensuite, chaque être humain pris isolément a autant de valeur que l’humanité entière. Si la valeur divine représente la « hauteur » de l’être humain, l’humanité représente sa largeur. On croit souvent que c’est la raison qui nous donne accès à cette universalité, mais l’expérience montre que c’est plutôt l’amour désintéressé. Il existe en chacun un élan vers la philanthropie, voire la sainteté.

Enfin, chaque être humain a une valeur unique, son originalité.« Il n’y a rien d'autre dans la morale, que le sentiment de la dignité », disait Alain. Nous ne faisons preuve d’originalité qu’en agissant de façon libre et souveraine.

La dignité n’est vraiment globale que si les décisions intimes de mon libre-arbitre se situent dans le plan divin et servent l’intérêt général. L’être humain existe en soi et pour soi ; être réfléchi et raisonnable, il est la cause souveraine de ses agissements, il a conscience de la dignité absolue qui est en lui. Il peut se prendre comme objet d’amour désintéressé, et cultiver la qualité humaine qui est en lui. C’est l’amour-propre. Cela se fait en veillant à préserver l’équilibre harmonieux entre l’esprit et le corps. Cependant, si l’homme se prenait comme une fin en soi, il transformerait l’amour-propre en narcissisme. Le penchant naturel de notre dignité est de nous porter vers une transcendance, origine et fondement de cette dignité. Cela n’a rien à voir avec un abandon passif à Dieu, car le propre de la relation entre Dieu et l’être humain est de reposer sur la réciprocité des consciences et des libertés.

La dignité est une notion relationnelle et qui passe par l’unification active du sujet aimant (Dieu) et de l’objet aimé (l’être humain), jusqu’à ce que l’être humain soit devenu parfait comme Dieu, et donc égal en dignité avec le Créateur. L’être humain, et lui seul, est le partenaire objet réfléchi et libre de l’amour de Dieu, lequel est un amour parental et personnel, adressé à cette personne-ci dans sa singularité, et non à l’humanité en général.

Enfin la dignité est relationnelle, car il s’agit toujours d’être digne de quelque chose ou de quelqu’un par rapport à qui on se situe. Il n’y a de dignité en soi que s’il y en a aussi pour autrui. Par exemple, une personne peut occuper une charge objectivement prestigieuse, mais ne pas s’en estimer suffisamment digne ou ne pas en être estimée digne par certains. Nous dirons donc pour conclure que l’homme doit être digne de la femme, et la femme digne de l’homme. Les parents doivent être dignes de leurs enfants, les enfants dignes de leurs parents. Les professeurs et les élèves doivent se montrer dignes de la noble tâche éducative. Les dirigeants et leurs peuples ont des devoirs de dignité réciproques. Une dignité fondée sur les droits n’a de sens que si nous savons être à la hauteur de nos devoirs.

Laurent Ladouce
Directeur de l’Espace Culture et Paix, Paris.

Première partie : « Critique de la raison indignée »

 

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