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Intervention de M. Ma Mbelenga Ngbama dans le Forum FPU du Centenaire.

Le Sahel, qui signifie « rivage » en arabe, est le trait d’union entre le Sahara au Nord et l’Afrique sub-saharienne. C’est une région aux multiples aspects et problèmes que les activités terroristes islamistes de ces dernières années ont projetée au-devant de la scène. Quelles sont les réalités du terrain ? Ce bref exposé va apporter un éclairage sur les éléments saillants d’une problématique très complexe. Il va s’appuyer sur un changement de paradigme en présentant une vision africaine qui analyse les faits à travers une grille de lecture africaine. Il comprend trois parties :

1. La carte géographique de la région sahélienne. Elle présente la géographie, la démographie et les cultures.
2. Les enjeux géopolitiques à l’origine d’une instabilité permanente. Cette partie met l’accent sur les facteurs communautaires, socio-économiques et politiques.
3. Quelles perspectives de Paix après le récent changement politique au Mali ?
Enfin la conclusion  qui considère la Paix à l’Africaine comme la seule voie raisonnable qui selon la vision africaine de la sécurité régionale, porte l’espoir d’une Paix durable.

I. La carte géographique de la région sahélienne :

Le Sahel, est cette immense bande de terre d’une région semi-désertique située entre le désert du Sahara au Nord et la forêt de l’Afrique tropicale au Sud. Il s’étend de l’Ouest à l’Est, de l’Océan Atlantique à la Mer rouge. Il traverse plusieurs Etats : de la Mauritanie au Soudan, en passant par le Mali, le Nord du Burkina-Faso, le Niger et le Tchad. Et aussi le Nord du Sénégal et du Nigeria.

II. Les enjeux géopolitiques d’une instabilité permanente

Le Sahel concentre des multiples enjeux géopolitiques qui entretiennent une instabilité permanente : enjeux démographiques, climatiques, socio-politiques et économiques, sécuritaires et stratégiques. L’ensemble de ces facteurs forment un cocktail des risques sous tension qui peut exploser à tout moment, mais ils offrent aussi des opportunités à exploiter.

1. Les enjeux démographiques, socio-politiques et économiques

Ces enjeux qui sont les racines des conflictualités comprennent :

    •1°  Les mosaïques communautaires, religieuses et linguistiques. Ceux-ci sont  souvent source de tensions, des rivalités ethniques et religieuses. Plusieurs centaines des groupes ethniques sont formés par les peuples Peuls, Songhaï, Haoussa, Toubou, Touaregs, Maures, Berbères, Arabes, d’autres ethnies de l’Afrique de l’Ouest auxquelles s’ajoutent des métissages.  
    •2° L’explosion démographique : une bombe à retardement ? En effet, au Sahel l’indice de fécondité est élevé et les indices de développement humain (IDH) qui prennent en compte les indicateurs des revenus et de qualité de vie (espérance de vie et l’éducation) des Etats de la région sont parmi les plus faibles du monde.
   •3° Le manque d'infrastructures et de services à la population, le manque d’ emplois et des ressources exposent les jeunes à l’influence des terroristes et à la radicalisation.
  •4° La déstructuration pastorale et agricole n'offre plus de barrière au développement des trafics criminels de toutes sortes.
Tous ces facteurs forment une matrice de pauvreté et d’instabilité sur laquelle viennent se greffer d’autres enjeux et aggraver les risques d’insécurité.  

2. Enjeux migratoires

Une caractéristique importante de cette région c’est les migrations :
1° Les migrations historiques de peuplement et les migrations traditionnelles des nomades pasteurs.
2° La région sahélo-saharienne  est un carrefour séculaire des cultures et des commerces entre le Nord et le Sud, entre l’Ouest et l’Est autour des villes célèbres comme Tombouctou au Mali et Agadez au Niger.
3° Les migrations dues à l’extension de la sécheresse suite au changement climatique. Par exemple la migration des Peuls du Nord vers le Sud suite aux sécheresses des années 1970 et 1980. Tout simplement parce que en 40 ans, la pluviométrie a baissé considérablement.
4° les migrations de transit vers l’Europe des jeunes de l’Afrique subsaharienne qui fuient la misère. Bien que très médiatisées, ces traversées périlleuses de la Méditerranée ne représentent qu’une infime partie de l’ensemble des migrations  dont la grande partie (70%) reste intra-africaine. Néanmoins elles continuent à alimenter la peur et les politiques de l’Immigration en Europe (L’Afrique pour les Nuls,Joseph Boillot et Rahmane Idrissa ; François Héran, Collège de France).

3. Enjeux sécuritaires sont dominés par le terrorisme et les criminalités

L’assassinat du Président Mouammar Kadhafi de la Libye en 2011 a eu trois conséquences :
1° Le verrou libyen de contrôle des migrations des noirs africains vers l’Europe a sauté. En effet, des arrangements bilatéraux avec l’Italie permettaient à la Libye de Kadhafi de bloquer la plupart des migrants africains qu’elle employait ou enrôlait dans l’armée.  
2° les djihadistes du Sud de l’Algérie et de la Libye et des soldats lourdement armés se sont dispersés et sont descendus massivement vers le Sud.
3° Le trafic criminel des drogues, des armes, des organes et des êtres humains a explosé.

Quels sont les groupes terroristes présents ? Et où se trouvent-ils ?

Une carte publiée dans « Alternatives économiques » du 1er janvier 2019  montre les différents groupes terroristes et forces présentes au Sahel.

Les groupes terroristes sont  en nombre de quatre et sont éparpillés dans la région. Ce sont :
- les groupes affiliés à al-Qaïda :  ils sont concentrés à la frontière entre l’Algérie, la Mauritanie, le Mali, entre le sud de l’Algérie et le Mali et au Centre du Mali.
- les groupes affiliés à Daech, sont concentrés à la zone de trois frontières entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso.
- les groupes autonomes sont à la frontière Nord du Mali et et le Burkina Faso.  
- les Boko-Haram sont autour du Lac Tchad, à la frontière entre le Nord du Nigeria, le Tchad et le Nord du Cameroun.

Quel est le dispositif des forces internationales ?  

La poussée des terroristes vers le Centre et le Sud du Mali en 2012 a déclenché l’intervention de l’Armée française le 11 janvier 2013 avec l’Opération Serval, qui a chassé les terroristes des Villes du Nord : Kidal, Gao et Tombouctou. L’Opération Serval fut un véritable succès. Elle a été remplacée le 1er août 2014 par l’Opération Barkhane qui a élargi la zone d’opération des forces françaises aux territoires des cinq pays de la région où les djiadistes se sont éparpillés : la Mauritanie, le Mali,  le Niger, le Burkina Faso et le Tchad. Ces derniers forment des poches que le Ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a désigné en 2016 comme des « Métastases » d’un cancer.

Aujourd’hui, les forces de défense se présentent de la manière suivante :

- Barkhane qui compte  : 4500 militaires français et des avions militaires qui ont leurs bases au Niger et au Tchad.
- la Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation du Mali) avec plus de 15.330 éléments dont 12 438 militaires (Source : site internet de l’ONU juin 2020).
- La mission de l’Union Européenne (UE)
- Les forces régionales : le G5 Sahel formé par 5 pays de la région , la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Il doit regrouper 5000 soldats. Mais jusqu’à présent seulement 30 % des 400 millions d’€ promis pour son financement sont recueillis.

Malgré les équipements conventionnels ultramodernes, Barkhane a du mal à éradiquer des petits groupes terroristes mobiles lourdement armés qui opèrent par surprise. L’armée française a déjà perdu 50 soldats et des centaines des soldats et des milliers civils africains sont morts. Le sentiment d’insécurité persiste au Sahel, le risque d’enlisement se dessine et le sentiment anti français couve. Constatant l’insuffisance des actions militaires sur l’évolution politique, la stratégie française s’oriente aussi vers une coopération internationale et accorde une attention particulière aux questions de développement socio-économique au Sahel (Discours du Président Emmanuel Macron le 13 janvier 2020 à Pau).  
 
4 . Enjeux stratégiques  et migratoires

La  carte de l’Atlas 2012 et la carte Sahel Sahara du Monde diplomatique montrent ces enjeux :
1) Les ressources stratégiques : elles abondent dans la région. Le pétrole, le gaz, en Mauritanie, au Tchad et au Niger. L’Uranium du Niger alimente les centrales nucléaires de la France. Le fer et l’Or abondent dans la région qui connaît ces dernières années la ruée vers l’or. Déjà en 1324 le Roi de l’empire du Mali, Kankan Moussa, considéré comme l’homme le plus riche jamais connu au monde, avait causé une crise économique dans le bassin méditerranéen avec la masse d’Or qu’il avait apportée lors de son pèlerinage à la Mecque.
2) La question migratoire est prioritaire pour l’Italie et l’Allemagne. Elle nécessite d’autres moyens que des moyens militaires que réclame la France !
3) Les puissances régionales du Maghreb, le Maroc et l’Algérie attendent que la France s’en aille de leur espace d’influence.  
4) Pour les communautés locales  : la question prioritaire est celle de la sécurité alimentaire, le contrôle des points d’eau et des terres vertes pour les bétails et cultivables des zones humides autour des fleuves Niger et Sénégal et du Lac Tchad.
La divergence des intérêts et des convoitises entre les acteurs contribuent à la complexification de la problématique de sécurité, de stabilité et de Paix au Sahel.

III.  Quelles perspectives de Paix après le changement politique au Mali ?

L’évolution de la situation politique au Mali a mis en évidence 3 faits :
1. L’incapacité des politiques à apporter des réponses idoines aux problèmes de leurs sociétés. Aux revendications politiques, économiques, sociales et sécuritaires.
2. La force de la pression populaire. La mobilisation massive et continue du peuple malien a fragilisé davantage le pouvoir. L’intervention de l’Armée a parachevé le travail. Une transition avec un pouvoir civil est mis en place pour préparer un retour au pouvoir démocratique.
3. Le triomphe du dialogue consacré par la libération des otages : l’opposant principal malien  Soumaïla Cissé et l’humanitaire française Sophie Pétronin. Même si la libération des djihadistes en échange peut susciter une certaine crainte. Quelle est la réalité ?

La réalité est que dans le cadre de la recherche d’une Paix durable, le dialogue avec les djihadistes est souhaitable, mais par des bons médiateurs qui connaissent la région. La divergence des intérêts entre les différents acteurs locaux, régionaux et internationaux explique les différences d’approche :

1. L’approche continentale africaine s’inscrit dans la durée. La stratégie de l’UA (Union Africaine) est basée sur l’Architecture Africaine de Paix et de Sécurité (AAPS). Ses cinq leviers s’appuient aussi bien sur l’usage de la force et le développement. Mais ses faiblesses sont : la dépendance aux financements extérieurs, l’imperfection du mécanisme de subsidiarité et la lenteur dans l’opérationnalisation à cause des frictions et des obstructions à différents niveaux.
2. L’approche internationale d’urgence privilégiée par la France et la Communauté internationale (ONU), donne des résultats rapides à court terme. Mais elle est trop coûteuse et inadaptée dans le long terme ! Cette approche n’arrange pas les puissances régionales telles que le Maroc, l’Algérie, l’Egypte et le Nigéria, voire l’Afrique du Sud qui veulent avoir leur mot à dire.
3. Un effort de compromis conduit à des convergences qui offrent une voie de sortie de crise. C’est ce que l’Accord d’Alger signé en 2015 par les différentes parties prenantes africaines, internationales, la France, le gouvernement malien et les groupes rebelles, a mis en place. Malheureusement il n’a pas été appliqué.

Alors quelles perspectives de Paix au Sahel ?

Nous pouvons envisager trois scenarii possibles :  

1. Scénario catastrophe : une possible montée en puissance du terrorisme avec la déstabilisation totale de la région si les efforts de défense ne s’accordent pas. Ce scénario n’est pas souhaitable.
2. Un autre scénario d’une instabilité permanente : avec un terrorisme contenu dans un territoire limité. Ceci va mobiliser en permanence des forces nationales, voisines et extérieures et entretenir la souffrance humaine et structurelle. C’est inacceptable.
3. Un scenario vertueux d’éradication du terrorisme. Grâce à une approche pragmatique multidimensionnelle inclusive de compromis entre les différents protagonistes. Une approche qui favorise plus de démocratie, plus d’économie et plus du social, comme éléments fondamentaux de la Sécurité et de la Paix. Les opérations militaires seront ciblées, limitées et maîtrisées correspondant aux faibles moyens dont disposent les Etats.
Cette approche peut être résumée par la formule suivante : 70 % de bonne gouvernance, 20 % de dialogue et diplomatie et 10 % de militaire. L’Accord de Paix et de réconciliation d’Alger de 2015 pour le Mali semble répondre à ce schéma. Il faut l’appliquer. Il est important aussi d’appliquer l’Accord de la Transition avec l’accompagnement de la CEDEAO et de la Communauté internationale.

Conclusion

Prolongement des révolutions arabes, les derniers événements au Mali traduisent une forte aspiration des peuples africains à la Dignité, à la Justice sociale et à la Paix. Le contexte de la Pandémie COVID-19 n’a pas empêché ni les soulèvements populaires, ni les attaques terroristes, ni les opérations militaires. Cependant le Sahel à l’image de l’Afrique reste vulnérable à cause des multiples faiblesses et a besoin de la solidarité africaine et internationale pour faire face aux différents défis sanitaires, climatiques, économiques et socio-politiques.

Une Paix Africaine. Voilà ce dont le Mali, le Sahel ainsi que toute l’Afrique a besoin. Une Paix qui donne la priorité aux besoins locaux et à la joie de vivre. Prendre en compte la vision africaine de la sécurité régionale va ouvrir la voie aux meilleures perspectives de Paix durable au Sahel et en Afrique. Celle-ci passe par la bonne gouvernance, le développement économique et une coopération réaliste maîtrisée. Ainsi le Sahel pourrait redevenir, comme jadis, une plateforme de l’épanouissement des hommes et des femmes, une passerelle d’une Paix durable entre le Nord et le Sud.  
Par Ngbama M.M.                 IPSE/Paris le 24 octobre 2020