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Analyse de livre par Laurent Ladouce, directeur de recherche, FPU

L’extrémisme et la radicalisation occupent régulièrement l’actualité, surtout lorsque des attentats tuent des civils en Occident. Et pour décortiquer la chaîne des causalités qui mènent à l’acte de terreur, on convoque des experts, qui « rassurent ». Ils ont souvent des formations en géopolitique, étudient le monde arabo-musulman, nous livrent des aperçus intéressants, mais impersonnels. On met des mots sur des actes aberrants, mais au final on comprend encore mal le vécu de la personne qui est tentée de tuer au nom d’une idée de Dieu : comment le voisin qui semblait équilibré a soudain basculé.

Adrien Candiard parle du fanatisme sans analyse experte et impersonnelle. Chrétien convaincu, ce dominicain consacré à Dieu essaie de comprendre humblement comment, dans l’intimité de tout croyant, la déviance vers le fanatisme est possible. D’aucuns lui reprocheront d’employer ce terme désuet, apparemment moins moderne, moins « police scientifique » que radicalisation, fondamentalisme, ou intégrisme.

De plus, Candiard ose mettre en garde chaque personne pieuse, quelle qu’elle soit, contre la dérive fanatique. Certains lui reprocheront de ne pas nommer clairement l’ennemi, à savoir l’islamisme radical. Mais justement, n’est-ce pas une victoire de la pensée fanatique de nous faire croire que le fanatique, c’est forcément l’autre ? Candiard prend un risque assumé en insinuant que le fanatisme prend toujours naissance en moi, l’ego. Cela déplaira au lecteur qui préfère repérer le fanatique à la barbe de celui-ci ou au voile de celle-là.

Mais là où Adrien Candiard surprendra le plus, c’est dans son diagnostic sur l’origine du mal. Le fameux article de Voltaire sur le fanatisme dans l’Encyclopédie (1764) nous a habitués à y voir une pathologie, une maladie du sentiment religieux.

Candiard approuve et le sous-titre de son essai est d’ailleurs « quand la religion devient malade ». Mais là où nous voyons dans le fanatisme un excès de zèle religieux, une surestimation exagérée de Dieu, Candiard propose calmement l’inverse. Le fanatisme viendrait au contraire d’une carence. Je deviens fanatique non pas parce que je n’adore pas assez Dieu, mais parce que je ne le laisse pas m’aimer suffisamment et aimer autrui à travers moi. Il écrit ainsi :

« Le fanatisme n’est pas la conséquence d’une présence excessive de Dieu, mais au contraire la marque de son absence. La place laissée vide par cette absence n’est pourtant pas laissée vacante bien longtemps : elle est vite occupée par autre chose. »

Et parlant des théologies qui justifient le fanatisme, il lance : « Elles ont pourtant quelque chose en commun, que je soupçonne d’être la racine même du fanatisme : ce sont des théologies qui ont mis Dieu à l’écart. »

Autrement dit, la posture religieuse instrumentalise Dieu, en sacralise un attribut, au lieu d’adorer le Dieu saint. Je deviens fanatique si je vis une foi désenchantée, trop grande pour moi, trop petite pour Dieu. Et plus je mettrai de ritualisme maniaque, de fondamentalisme et de juridisme dans mon identité religieuse, plus cet excès de signes extérieurs masquera mal un vide intérieur.

On voit parfois les fanatiques comme des jusqu’au-boutistes. Mais l’optique adoptée par Candiard suggère plutôt, chez le fidèle fanatique, une panne. Il n’arrive pas à aller jusqu’au bout de la foi, jusqu’au bout de l’amour. En chemin vers l’Être absolu, il renonce à mi-parcours, et se contente de se draper dans une image idolâtrée de la divinité. Brandir des dogmes et des versets, mais sans y mettre de spiritualité, insister sur l’apparence vestimentaire, sur les rites, les signes extérieurs, c’est un aveu que le cheminement intérieur n’est pas allé jusqu’au bout. Conscient qu’il risque de choquer, Candiard convoque une valeur sûre et rappelle ce mot de Pascal :
« On se fait une idole de la vérité même, car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, et est son image et une idole qu’il ne faut point aimer ni adorer. » (Blaise Pascal)

Ainsi, la maladie du fanatisme serait, selon, Candiard une sclérocardie, une dureté du cœur. « C’est parce que je ne sais pas être aimé que je me montre inflexible à l’égard de mon prochain. »

La sobriété, le dépouillement et la simplicité de Candiard constituent à la fois la force de ce petit essai, mais une source potentielle de sa faiblesse. L’auteur n’a pas voulu donner d’exemple concret et précis d’attitudes qui sont allées jusqu’au bout pour vaincre le jusqu’au-boutisme fanatique.

Pour des lecteurs un peu dubitatifs sur la démonstration de Candiard, prenons l’exemple de Mahatma Gandhi, « la grande âme ». Il ne retint jamais son ardeur révolutionnaire et eut des gestes d’une radicalité inouïe pour préparer l’Inde à l’indépendance.

Pratiquant un ascétisme souvent extrême, il fut à même de révéler l’injustice des fanatismes qui l’entouraient et en premier le fanatisme de certains impérialistes britanniques. Gandhi aimait et admirait la culture britannique, ses racines chrétiennes. Il souffrait de voir les Britanniques défigurés par le matérialisme et la suffisance. Sa non-violence avait pour but de tourmenter cette conscience chrétienne en lui opposant la sainteté, fût-elle autre que chrétienne.

Mais Gandhi révéla aussi aux hindouistes et aux musulmans leurs propres contradictions. Plus qu’une libération de telle ou telle catégorie humaine opprimée politiquement ou économiquement, il aspirait à une libération spirituelle des êtres humains aliénés, qu’ils fussent opprimés ou oppresseurs. Car c’est un mal du dedans qui nous mine, plus que mille maux du dehors.

Gandhi fut extrême sans extrémisme, rigoureux sans rigorisme, pur sans purisme. Il inventa une radicalité pour faire bouger les choses et les consciences, une méthode où l’on s’impose volontairement une grande pénitence pour faire reculer la méchanceté sans jamais haïr le méchant ni même l’ostraciser.

Dans son analyse, Candiard invite les croyants à ne pas sacraliser les textes saints. Pour lui, la parole de Dieu ne propose aucune vérité définitive. Elle doit être vivifiante, interroger le réel. Le croyant doit avoir la même attitude vis-à-vis des faits objectifs que le scientifique. Il retrouve ainsi un aspect constant de l’enseignement de Jésus, l’usage de la parabole dans une situation donnée. Chaque fois qu’on interroge Jésus sur la Bible, sur tel verset biblique, il ne décortique pas le texte, mais part du contexte objectif dans lequel cette parole va prendre tout son sens, là, maintenant. Ce n’est pas la Bible qui dit la vérité, c’est cette samaritaine, ce centurion romain.

En lisant Candiard, on repense d’ailleurs au philosophe Alain : « Il y a quelque chose de mécanique dans une pensée fanatique, car elle revient toujours par les mêmes chemins. Elle ne cherche plus, elle n'invente plus. Le dogmatisme est comme un délire récitant. Il y manque cette pointe de diamant, le doute, qui creuse toujours. »

À la fin de son ouvrage, l’auteur nous propose trois recommandations théologiques pour faire reculer notre fanatisme.

Tout d’abord, il suggère d’aller jusqu’au bout de notre foi en Dieu, en mettant le Dieu vivant au-dessus de tout ce qui peut nous sembler plus accessible : les textes sacrés, la liturgie, les lois. Certes, ce sont des moyens utiles, mais l’essentiel est leur finalité transcendante. Par cette exhortation, Candiard retrouve une intuition de George Santayana qui définissait le fanatisme ainsi : « Poursuivre ses efforts quand on a oublié vers quel but on tendait. » Ainsi, nous devons aller jusqu’au bout de notre démarche de servir Dieu et ne jamais céder à la tentation de nous servir d’un aspect de Dieu qui nous conviendrait.

Candiard plaide ensuite pour le dialogue interreligieux. C’est logique. Plus un fidèle se rapproche du Dieu un, absolu, plus il s’aperçoit que la diversité des religions, leur pluralisme ne sont pas des preuves que certaines d’entre elles seraient dans l’erreur. Et l’auteur évoque ainsi sa joie de sentir parfois que Dieu lui parle encore mieux du Christ par la bouche de quelqu’un qui n’est pas chrétien.

Le dernier « remède » au fanatisme est la prière du cœur, laisser le vide se faire en soi, ne plus parler à Dieu avec des formules toutes faites, de belles récitations pieuses, mais laisser Dieu nous parler. Il retrouve ainsi une intuition de Khalil Gibran pour qui « le fanatique est un orateur sourd comme un pot ».

Toute la richesse de cet opuscule de 11 000 mots, c’est son économie. Candiard ne répond à aucune question, ne rassure personne. Il interroge, pose des questions. D’ailleurs, dans la Bible, Dieu ne cesse de poser des questions aux êtres humains. Il les consulte pour savoir ce qu’ils désirent. La Bible : une lettre d’amour de Dieu à l’humanité plus qu’un prêche sur le Créateur.


* Adrien Candiard, Du Fanatisme, Quand la religion est malade
Éditions du Cerf, 2020, 96 pages, 10 euros.