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Revue du livre de Ahmad Massoud « Notre liberté »

L’ouvrage de Ahmad Massoud « Notre liberté » (Edition Bouquins) nous éclaire sur le sort funeste de certaines nations : leur situation géographique, leurs ressources naturelles ou maintes autres raisons que la loi du plus fort sait toujours identifier, les exposent à la convoitise permanente de leurs voisins ou des grandes puissances. Ces États vulnérables ont connu sur leur sol et souffert dans leur chair les conséquences de conflits les concernant souvent de très loin. La cupidité, l’orgueil et la démesure de puissances mondiales qui se préoccupaient peu du sort de leurs populations leur ont fait payer le prix fort.

Image par Hamid Mohammadi. Travail personnel, CC BY-SA 4.0.

La liste est longue de ces nations sacrifiées sur l’autel des intérêts supérieurs de pays plus puissants, ou tout simplement plus conquérants et guerriers. Le sort de l’Afghanistan m’a rappelé le destin tragique de nations telles la Corée ou Israël. Ce livre nous emporte dans une histoire de dimension homérique :  des figures héroïques se succèdent dans des combats sans fin, sous le regard d’un Dieu triste et compatissant.

 Ahmad Massoud avait 8 ans lorsque son père, éternel patriote et combattant de la liberté, fut assassiné par des sbires d’Al-Qaeda, deux jours à peine avant les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. À l’âge de 20 ans, il était devenu un jeune homme brillant et sportif, passionné d’astrophysique. Il envisageait alors d’étudier l’Anglais puis de s’inscrire à la prestigieuse université américaine de Princeton. Mais l’héritier du commandant Ahmad Shah Massoud pouvait-il passer outre cette lourde hérédité ? 

Ahmad Massoud évoque longuement le combat de son père. L’ouvrage fourmille d’anecdotes et de souvenirs montrant que l’esprit de celui-ci l’accompagne toujours. Le livre est une épopée familiale, où la mère et les sœurs sont aussi très présentes. C’est également un chant d’amour brûlant pour le pays, ses paysages et sa culture. La poésie persane y tient une place éminente. Comment ne pas se sentir rempli de tristesse à l’évocation de cette famille, sacrifiée sur l’autel de la lutte contre l’ignorance et la barbarie, et de son peuple, jouet malheureux de forces obscures et enjeu tragique de considérations géopolitiques qui le dépassent ?

Livre lyrique, donc, mais aussi essai de raison et de réflexion. L’auteur dresse un constat lucide de la désinvolture des puissances occidentales pour le destin du peuple afghan. Une fois leurs objectifs atteints, elles ont eu peu de scrupules à laisser le pays aux mains des talibans. Par pur opportunisme, les États-Unis ont coopéré pendant quelque temps avec les extrémistes musulmans. Leur haine des envahisseurs russes leur semblait un gage plus convaincant que le patriotisme des moudjahidines du commandant Massoud. Ils se souciaient peu de savoir si la manne financière un temps déversée sur le pays contribuait à établir un régime digne de foi et crédibilité. Lorsque leur opinion publique s’est lassée d’un lourd investissement dans un lointain pays, ils l’ont abandonné sans vergogne à son triste sort. Leurs services de renseignement n’ignoraient pourtant pas que les Talibans reviendraient bien vite au pouvoir, pour imposer à nouveau leur gouvernance d’intolérance et de gabegie, avec pour seul moteur économique la production et le trafic de drogue.

Étonnamment, Ahmad Massoud montre peu de rancœur contre ces grandes puissances qui ont imposé à son pays des décennies de souffrance et d’abandon. Qu’il s’agisse de la Russie en 1979, pour sauver de l’effondrement le gouvernement communiste afghan ; du Pakistan, nation sœur nourrissant sans état d’âme le terrorisme sur son sol ; des États-Unis, son plus puissant et incertain allié ; ou de l’Europe, compatissante mais inactive.

C’est parfois l’initiative isolée de quelques personnes qui rachète les errements des grandes puissances : ainsi le dévouement sans bornes de deux femmes médecins françaises, prêtes à risquer leurs vies pour soigner les combattants de la liberté. Ou le soutien de quelques intellectuels et politiciens (tels Bernard-Henri Lévy et Patricia Lalonde), l’oreille attentive d’un Emmanuel Macron.

La mansuétude de l’auteur traduit-elle une certaine grandeur d’âme ? Ou alors une sorte de pragmatisme et un refus de s’enfermer dans les douleurs du passé ? L’auteur pense d’abord à l’avenir de son pays, veut en faire une nation libre et démocratique, portée par un Islam modéré, et où les femmes retrouveront toute leur dignité et auront toute leur place. Il se place déjà dans cette perspective et voit dans ces nations traîtresses non des ennemis du passé mais des partenaires à venir.

Ahmad Massoud nous redonne espoir. Il n’ambitionne pas seulement le salut et la renaissance de son pays. Sa vision englobe l’ensemble de la communauté internationale, qu’il souhaite libérée de tout obscurantisme, terrorisme et conflit. Il veut voir l’Afghanistan retrouver son dû rang au sein de la communauté internationale et jouer un rôle actif dans la réalisation d’un monde uni et solidaire.

Plutôt que pointer du doigt les erreurs inexcusables de l’Occident dans la gestion de la situation, il est vrai fort complexe, de l’Afghanistan des décennies passées, le temps est venu de soutenir sans état d’âme ceux qui incarnent aujourd’hui l’espoir de tout un peuple et portent en leur cœur des idéaux dont le monde entier a aujourd’hui besoin.

Christian Collérer, FPU France.