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Revue du livre de Amin Maalouf “Le Labyrinthe des égarés”

Amin Maalouf, membre de l’Académie françaiseClaude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons – cc-by-sa-3.0, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia CommonsAmin Maalouf, membre de l’Académie française dès juin 2011 et son Secrétaire perpétuel depuis le 28 septembre 2023, est l’auteur de romans à succès tels Le Rocher de Tanios (prix Goncourt 1993). Il a en outre écrit quelques grands ouvrages de réflexion historique comme Le Dérèglement du monde (Grasset,2009) ou le Naufrage des civilisations (Grasset, 2019). Il poursuit cette veine en publiant Le Labyrinthe des égarés, toujours chez Grasset. L’ouvrage est sous-titré l’Occident et ses adversaires.

Dans un style très fluide et épuré, il nous invite à un voyage passionnant dans l’espace et le temps, mais aussi dans le monde plus éthéré des grands courants philosophiques et politiques qui ont façonné le destin de ce monde dans les siècles et décennies passés. Il entend notamment nous faire découvrir les efforts des trois grandes nations qui ont tenté de résolument remettre en question la suprématie globale de l’Occident : le Japon, la Russie et la Chine.

Il démonte les ressorts psychologiques qui ont poussé de nombreuses nations à suivre le sillage du Japon, au temps de ses exploits militaires de l’époque Meiji, puis économiques de l’après Seconde guerre mondiale ; à s’aventurer hasardeusement avec l’URSS dans le marxisme-léninisme, puis avec la Chine de Mao qui, à l’époque du Grand bond comme à celle de la Grande marche, s’enfonçait au plus profond du marasme économique et de la confusion politique, avant de connaître un vrai développement sous Deng Xiaoping.

Si les courants philosophiques et idéologiques façonnent cette époque mouvementée, l’auteur analyse d’autres paramètres. La personnalité des acteurs clés a aussi joué un rôle majeur, pour le meilleur ou pour le pire. La soif démesurée de pouvoir a fait de tel ou tel dirigeant capable et intelligent un dictateur sanguinaire. L’étroitesse de vue et les préjugés de tel autre ont interdit à des nations entières de cheminer vers la prospérité ou la démocratie. Mais parfois la force et l’intelligence de certains ont permis à des millions de sortir de la misère matérielle ou spirituelle.

L’ouvrage tombe à pic pour éclairer les conflits nouveaux qui secouent le monde actuellement, particulièrement en Ukraine, mais aussi au Moyen-Orient et en d’autres régions. C’est un plaidoyer pour le dépassement des « ismes » de tous bords, des nationalismes suicidaires aux impérialismes égoïstes. Il nous invite à explorer de nouveaux horizons où Est et Ouest, Nord et Sud ne se regarderont plus en chiens de faïence et éternels rivaux, mais en partenaires possibles pour la réalisation d’un monde de coexistence pacifique, de coprospérité et de valeurs universellement partagées.

Pour aller plus loin dans cette brillante analyse des paramètres politique et économique de ces conflits, il paraît nécessaire de ne pas négliger un autre facteur majeur de ce conflit de civilisations. Amin Malouf en parle de façon explicite lorsqu’il mentionne l’exhortation de Lénine et Trotski aux peuples d’Orient d’abandonner leurs pèlerinages religieux au profit de rassemblements révolutionnaires. Mais il en est aussi question dans l’effort résolu de Mao et des Gardes rouges de lutter contre « les vieilleries qui empoisonnent les esprits depuis des millénaires », dont le confucianisme, l’une de leurs cibles favorites.

Le conflit entre l’Occident et le reste du monde a donc pu s’apparenter pour un temps à un conflit entre les nations chrétiennes occidentales et le monde athée, pratiquant une autre forme de croyance matérialiste qui, sous l’inspiration du marxisme, bannissait toute croyance religieuse comme l’opium de peuples endormis.

Amin Maalouf en parle plus directement encore dans l’épilogue de son ouvrage, lorsqu’il disserte sur le rapport à la foi des différentes nations et du lien pernicieux qui s’est souvent établi entre religion et identité nationale. C’est avec justesse qu’il dénonce les déchaînements identitaires s’appuyant sur une référence divine.

On ne peut également oublier que le colonialisme des pays européens s’habillait de vertu en prétextant la nécessaire christianisation du monde profane, pour oublier bien vite les principes chrétiens lorsqu’il s’est agi de respecter les populations conquises et leur laisser le fruit de l’exploitation de leurs ressources naturelles. En s’adonnant ensuite aux pires exactions et étendant l’esclavagisme à une échelle internationale, ces nations ont perdu toute crédibilité morale et se sont mis à dos pour longtemps ces pays colonisés, même si leur indépendance leur a finalement été accordée.

Pour autant, on ne doit pas oublier que les États-Unis ont connu leur période la plus faste et une aura inégalable sur la scène internationale à l’époque où la foi chrétienne imprégnait tous les secteurs de leur société et leur dictait une conduite altruiste dans leurs rapports avec les autres nations. La renaissance rapide de l’Allemagne et du Japon de l’après Seconde Guerre mondiale doit beaucoup à cette approche généreuse d’une nation que ses pères fondateurs souhaitaient voir devenir « One nation under God ».

La religion a joué, et continue à jouer, un rôle majeur dans les affaires internationales, soit pour exacerber un fanatisme guerrier des plus dangereux, soit pour prôner au contraire une approche pacifiste et une réconciliation des nations en conflit.

Faire abstraction de ce rôle serait certainement une erreur. Là où se succèdent les régimes politiques, le socle spirituel garde sa permanence, que ce soit le confucianisme en Orient, le christianisme en Occident, l’hindouisme en Inde et l’islam au Moyen-Orient. L’influence de ces religions déborde d’ailleurs largement des frontières de leur développement originel, et il est fort dommage que le potentiel de leur mobilisation pour la résolution des conflits internationaux soit la plupart du temps occulté.

Judaïsme et Islam s’affrontent par nations interposées au Moyen Orient. Mais c’est sans doute l’opposition entre un monde chrétien aux valeurs et à la spiritualité émoussées, et un monde musulman où la foi continue à jouer un rôle majeur, mais où la tentation islamiste est sans cesse présente, qui est source aujourd’hui des plus fortes tensions et des plus grands dangers.

C’est peut-être avec sagesse qu’Amin Maalouf n’a pas souhaité mettre davantage l’accent sur le rôle majeur joué par les religions. En ce domaine, les sensibilités sont si aigües qu’il reste délicat de les remettre en cause d’une manière ou d’une autre. Il est pourtant urgent que les responsables religieux de tous bords assument avec courage leur rôle d’ambassadeurs de paix pour la réalisation d’un monde enfin pacifique et réconcilié. Avec Amin Maalouf, nous ne pouvons que souhaiter enfin sortir de ce « labyrinthe » où ensemble nous nous sommes égarés.