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Revue du livre de Éric-Emmanuel Schmitt “Le défi de Jérusalem”.

Georges Biard, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia CommonsÉric-Emmanuel Schmitt est un peu un électron libre dans la communauté catholique internationale. Le Vatican lui a pourtant demandé d’effectuer un pèlerinage à Jérusalem en son nom et à ses frais. N’est-ce pas surprenant ? Comptait-elle sur son aura médiatique et sur le récit de son périple pour réveiller la foi de nombreux croyants ?

Le titre de son ouvrage, Le défi de Jérusalem, a su du moins attirer mon attention. Je gardais de précieux souvenirs de mon pèlerinage en terre sainte effectué en l’an 2003 à l’occasion d’un de nos séminaires du MEPI (Middle East Peace Initiative) et étais curieux de partager l’expérience de l’auteur.

Celui-ci commence par rappeler sa conversion mystique au Dieu vivant lors de son voyage au cœur du Sahara. Outre l’aridité brutale du désert de Hoggar, il surmonte aussi la sècheresse, non moins dangereuse et débilitante, du désert intérieur de l’athéisme. Cela me rappelle une expérience vécue à 19 ans à peine dans un village de Bretagne. Alors que j’étais en proie à des pensées suicidaires, le Dieu cosmique est venu m’embrasser tendrement pour me redonner goût à la vie. Palliant les faiblesses de ses représentants institutionnels, le Créateur va ainsi parfois directement à la rencontre de Ses enfants égarés.

Le récit d’Éric-Emmanuel Schmitt retrace ensuite la démarche intellectuelle et religieuse qui l’a amené à rencontrer Dieu dans le catholicisme, en la personne du Seigneur Jésus-Christ. Je m’identifie là-aussi à sa démarche, moi qui n’ai compris le sens de mon expérience salvatrice qu’après ma conversion à la foi chrétienne.

Non sans certaines hésitations, l’auteur a donc entrepris ce voyage commandité en Terre sainte. Premier repoussoir, pour l’auteur : la laideur des faubourgs de Jérusalem et l’aspect hostile de ses remparts. Il visite aussi des sites religieux souvent désacralisés et vidés de leur substance par des humains trop pressés de rendre leur sainteté tangible même aux yeux des plus aveugles. Avec une certaine réticence, voire une réticence certaine, il accompagne les pèlerins dans l’expression de leur foi. Quand on a rencontré le Dieu vivant et universel, les dogmes et pratiques d’une croyance religieuse constituent un cadre nécessairement trop étroit.

Il relève pourtant le défi du pèlerinage intérieur, courbant son ego pour s’unir au formalisme catholique. Cette humilité et cette abnégation l’amènent à une autre expérience mystique face au Saint-Sépulcre. Après son expérience avec le Dieu vivant, il nous témoigne d’une rencontre directe avec le Christ : un être de chair et de sang qui le regarde sans pourtant se faire voir. Cette rencontre réconcilie l’auteur avec une religion qu’il embrassait jusqu’alors du bout des lèvres.

Paradoxalement, le contact avec le particulier, cette foi catholique à laquelle il se livre maintenant de tout son cœur, lui ouvre de nouveau l’universel : ayant rencontré le Christ, il perçoit plus clairement l’universalité de Jérusalem, lieu saint des trois religions abrahamiques, et terrain potentiel de leur réconciliation, plutôt que de leur division. La force de sa propre foi l’amène à respecter celle de l’autre : on apprécie cette ouverture de cœur et d’esprit.

Cette même tolérance et grandeur d’âme, on la découvre d’ailleurs dans l’épilogue signé par le pape François. Garant ultime et absolu de la foi catholique, il se fait volontiers le chantre de l’œcuménisme et de la fraternité humaine.

Et si c’était cela, le défi de Jérusalem ? Passer de l’universel au particulier, puis embrasser l’universel à nouveau, puisant dans notre relation avec Dieu la force d’aimer ceux qui diffèrent de nous comme nos frères et non nos ennemis. Si nous savons relever ce défi, l’espoir d’un monde paix et de réconciliation ne sera plus une vaine utopie.

Au cœur de la Palestine, l’idée de paix et réconciliation apparait pourtant aujourd’hui comme un rêve illusoire. L’auteur le souligne, parlant de l’affrontement de deux logiques, de deux légitimités, ancrées dans un passé historique aux multiples tragédies et rebondissements. Plutôt que de choisir un camp et sa vision manichéenne, il choisit la simple compassion, au risque, selon ses mots, « d’être étiqueté comme un anti-Arabes ou un antisémite ».

Ma participation au MEPI me revient en mémoire. Nos efforts de réconciliation avaient alors eu un écho. Nous avions su rassembler rabbins, prêtres, pasteurs et imams pour un couronnement symbolique de Jésus, afin de libérer les ressentiments et ramener ces frères ennemis à leurs racines communes. Je ne peux oublier les images de ces leaders religieux s’embrassant en larmes, emportés par un désir commun de paix et réconciliation. Cette initiative de dialogue interreligieux au cœur d’un des principaux foyers de tensions internationales a, malheureusement, repris toute son actualité. Il paraît urgent de relancer ce projet visionnaire de notre fédération.

En écho aux paroles du pape François, nous pourrons alors déclarer que « les croyants sont appelés à être des frères et des bâtisseurs de ponts, et non plus des ennemis ou des faiseurs de guerre ».

Peut-être même, tournant résolument nos cœurs vers l’Universel plutôt que le particulier, trouverons-nous enfin la force de réconcilier les hommes avec leur Créateur et entre eux.

Christian Collérer, FPU France.